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L'Architecture d'un spectacle par Pierre Lecarme
Par Asso le jeudi 25 septembre 2008, 19:33 - Spectacles
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Un texte touchant de Pierre
Lecarme, auteur de la pièce "Soie dite en Chantant" relatant l'aventure que
fut cette création.
Le temps de quatre
représentations de Soie dite en chantant, l’esprit des ouvrières de la
Galicière et l’univers de leurs patrons sont revenus habiter ces lieux si
longtemps délaissés.
Ce nouveau spectacle renvoyant au
travail de mémoire si magnifiquement entamé par ces portraits photographiques
du chanoine Crozel occupant toutes les fenêtres des façades de la
Manufacture.
L’émotion fut palpable pour tous ceux
qui étaient sur scène, comme pour les indispensables souriants engagés
bénévolement pour les coups de mains techniques.
Installation, organisation,
manutention, alimentation, conversation, démultiplication...
Jean-Pascal et Nadia sont très
présents, attentifs. S’il faut choisir un buffet de cuisine, pour le décor, il
vous en présente trois. "Venez voir... Est-ce que ça vous va ?". Il met aussi
la main à la pâte quand il faut égoutter les monceaux de pâtes qu’a fait cuire
pour tous les travailleurs la nonna. Nadia, elle, va de l’un à l’autre, grand
sourire, visage en avant face au vent, passant d’une action à l’autre sans
perdre le fil.
Touchant fut, au final, le ressenti de
tous ces spectateurs en soirée comme en après-midi, tendant l’oreille,
remontant leur pull, respectueux du lieu et des personnes.
Seul un spectacle vivant, peut créer ce
temps du ressenti d’un public chaque fois unique : il y a des frémissements,
des rires, des commentaires lapidaires à se reconnaître dans une formule, un
chant ou une situation ; et le cadeau partagé de ces applaudissements sincères
que notre travail collectif a touché. Pour certaines personnes encore plus
intimement parce que cette vieille Maria un peu pète-sec leur ressemblait dans
sa maladresse à dire sa tendresse et ses blessures profondes. Parce qu’il se
dégageait de ce choeur d’hommes d’aujourd’hui et d’ici, une fraternité
réconfortante. Parce que ces deux gamines jouant celle qui aurait pu être leur
grand-mère, ont apporté leur sérieux et leur fraîcheur.
Difficile d’être laudateur lorsque l’on
est par l’écriture et la mise en place l’un des protagonistes de cette
réussite.
Je tente l’exercice au risque de
manquer de recul dans ce qu’il restera de cette belle
aventure.
Au départ, la Galicière est ce lieu
étonnant qu’un jeune couple a acquis en 1997 sur un coup de foudre, comme la
nécessité soudaine d’investir un lieu en le respectant. Délicat exercice
d’occuper ces espaces, d’en faire son territoire en le gardant ouvert aux
rencontres avec les anciens occupants disparus qui en ont fait
l’histoire.
La force de Nadia et de Jean-Pascal est
d’abord d’être deux : à partager le même métier, les mêmes passions et de
s’équilibrer l’un l’autre. Il faut les voir face à face de chaque côté de cette
table, là où les sujets se discutent autour d’un café, d’un verre, de quelque
chose à dévorer qui tient le corps. Il y a un sens de l’instinct et de
l’instant, de la confiance dans sa propre énergie, de la ressource en réserve
et l’habitude des prises de décisions dans l’action. J’apprendrais aussi la
place de leurs familles, leurs fondations, des deux grands-mères surtout, comme
celle de leurs collègues festifs et bosseurs releveurs de manches. Tous ont
cette façon de vous entraîner dans leur projet, de foncer en
partenaires.
C’est parce qu’ils assurent qu’ils sont
rassurants, même si le temps à rebours des premières représentations de juin
est déjà bien avancé quand j’arrive dans cette histoire.
J’ai pris le train en marche. J’ai
senti que je pouvais m’y trouver bien et que mon écriture aurait sa place. J’ai
glissé mes univers intimes et mis Wikipédia au chômage pour ce projet-là. Mon
texte était déjà accepté alors que je ne l’avais pas encore construit, puis
écrit. La confiance oblige à l’exigence. Et très vite j’ai pensé à cette
histoire et ses personnages de fiction qui ont croisé ceux qui ont, dans ces
lieux même, travaillé, chanté, ri et pleuré en silence ou la gueule
ouverte.
J’en sais beaucoup plus que vous tous
sur la famille de Maria Fortunata !
J’ai proposé Elvire Capezzali
comme comédienne, parce que son
interprétation du grillon dans le Pinocchio que j’avais écrit pour la compagnie
Sud Est Théâtre, m’avait séduit. La richesse, la force et les fragilités de
l’artiste aussi. J’ai découvert aussi qu’elle savait fort bien chanter. C’est
un bonheur, un pari pour moi sans guère de risques de savoir que j’allais
surtout écrire pour être dit par elle.
Voici le samedi de la première lecture
à même le sol, là où nous jouerons et répéterons, sous le porche de la
magnanerie. Elvire est toute menue, toute concentrée, avec derrière elle cette
masse d’hommes un peu rigolards qui attendent de voir. Et nous de les entendre.
Pour cette seule fois, je lis le rôle de Marinette, Elvire celui de Maria et
ses 68 ans, sans intonations commençant à s’approprier le texte à y trouver son
rythme, toute douce. Eux, viennent de répéter des chants aux couleurs très
variées dans leur préfabriqué habituel près de l’église. Chacun d’entre eux est
la pièce originale d’un seul puzzle. Les textes chantés s’enchaînent au texte
lu, Bruno Papoz marque avec gentillesse l’autorité que tous lui reconnaissent :
"On reste concentré".
L’alchimie fonctionne, je découvre
comment mes mots font références à ces hommes, Maria est une femme de leur
génération mais sur une autre époque. "On m’a toujours dit que je faisais
beaucoup plus jeune..."
Il reste à affiner, à partager ce
territoire. C’est bon, ça va marcher, chacun sait qu’il peut donner de son
temps, de son énergie, nous allons tous dans le même sens.
Un soir, quand l’obscurité est tombée,
quand tout est en place : toutes ces choses, tous ces gens qui forment ce
public et ceux qui se donnent sur les tréteaux, ils sont là nos deux hôtes
posés l’un contre l’autre, savourant l’instant, conscients et contents du
chantier nécessaire pour y arriver.
C’est étonnant de le souligner, mais ce
travail n’aura suscité aucun conflit, aucune aigreur, juste quelques
réajustements.
Le contexte du travail de mémoire d’un
lieu et d’un pays y est pour beaucoup, d’autres causes sont sans doute
ailleurs. Peu m’importe, j’en fais mes provisions.
Ce n’est rien que de jouer quatre fois,
c’est juste vérifier que l’assemblage est solide et que l’on peut point par
point l’améliorer encore. Le re-présenter ailleurs est un souhait pour se dire
que ce n’est pas fini, un peu comme à la fin d’une colo ou d’un stage où l’on
échange ses adresses en se disant qu’on s’écrira. On le fait rarement. Les "Tu
te rappelles quand ?" sont sincères et chaleureux comme des bagages
d’affections, mais il faut de nouvelles occasions, d’autres situations... Et
l’histoire n’est jamais la même.
C’est tout cela qui en fait la force,
les fragilités d’un spectacle vivant. De nos vies sans doute
aussi.
Je suis fier aujourd’hui de dire que
j’en ai fait partie et je dis à chacun de vous : merci.
Pierre Lecarme
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