De la Chine à l'Isère, l'aventure soyeuse
Par Les Amis de la Galicière le samedi 29 décembre 2007, 01:37 - Recherches et histoire - Lien permanent
Texte d'Andrée Gauthier, rédigé spécialement pour la Galicière
De la légende à la naissance de la Fabrique lyonnaise…
L’histoire du moulinage de soie Crozel de la Galicière, s’inscrit dans une histoire plus large, celle de la soie. Selon la légende une princesse chinoise qui buvait son thé à l’ombre d’un mûrier retira de sa tasse un cocon et en tira le fil, effectuant involontairement le geste que feront à sa suite des générations d’ouvrières !
Cette légende contient sa part de vérité puisque la Chine fut le premier pays à fabriquer à partir du fil du cocon du bombyx des tissus qu’elle envoyait en Europe par la mythique route de la soie, en gardant précieusement le secret de leur fabrication.
Par l’Orient, ce secret arrive néanmoins en Europe au Moyen Age. Il faudra attendre l’arrivée du Pape à Avignon en 1309 pour que des mûriers soient plantés le long de la vallée du Rhône pour les besoins des tisserands italiens qui l’accompagnent, et gagnent peu à peu les campagnes dauphinoises.
Cependant, l’Italie continue d’exporter ses tissus, et c’est pour lutter contre les droits de douane élevés que les rois Louis XI et surtout François 1er décident d’établir en France une manufacture.
En 1536 est créée la “Fabrique Lyonnaise de Soieries”, constituée de
tous les corps de métiers nécessaires à la production des tissus, plus
couramment appelée “la Fabrique”.
Lorsque le moulinage Crozel naît au début du 18ème siècle, il profite d’une période de prospérité grâce à la réputation que les soies lyonnaises ont acquise.
Il est en début de chaîne de tout un savoir-faire dont l’aboutissement se trouve dans les fameux ateliers des canuts lyonnais, où l’homme tisse, aidé de sa femme et de ses enfants qui sont employés aux travaux de préparation, bobinage, ourdissage, et aident à la manipulation du lourd métier à bras. Mais les capacités d’accueil de Lyon sont limitées, et les progrès techniques encore insuffisants pour envisager un meilleur rendement, aussi les fabricants choisissent-ils d’installer leurs métiers dans les départements proches de Lyon, le Rhône, l’Ain, la Loire, l’Isère… Un autre élément de nature sociale joue en faveur de cette évolution : la plus grande docilité de la main-d’œuvre rurale. C’est ainsi que certains fabricants qui hésitaient encore à avoir des métiers hors de Lyon se décident après les révoltes des canuts de 1831 et 1834, mais il ne s’agit là que de l’accélération d’un phénomène déjà bien engagé.
Dans l’Isère, plusieurs facteurs ont favorisé cette implantation, en premier lieu la présence de paysans pauvres prêts à compléter leurs revenus par le travail à domicile. Les parcelles sont en effet petites, car elles doivent être partagées, la densité moyenne de la population étant supérieure à celle de la France. Il existe déjà en plusieurs endroits une tradition du travail du chanvre, et de fabrication de tissus : ratines à Roybon, toiles à voiles à Saint-Jean-de-Bournay, toiles à Saint-Marcellin et surtout à Voiron. La plupart des villages vivent selon les saisons au rythme des métiers à bras, mais au milieu du 19ème siècle se produit un phénomène consécutif à la mécanisation de certains métiers et leur concentration le long des cours d’eau : la Bourbre, la Morge et la Fure, autour de Moirans, Voiron, Rives, alors que le travail à domicile survivra longtemps. Autre conséquence de la mécanisation qui facilite le travail : la féminisation de la main-d’œuvre, les hommes passant progressivement du tissage proprement dit à l’encadrement et à l’entretien des métiers.
Les conditions de travail
L’étude des dossiers de grèves déposés aux Archives Départementales de l’Isère pour la période de la 3ème République (1870-1940) nous fournit de précieux renseignements sur la vie dans ces ateliers. Ils sont constitués de rapports de gendarmes, de commissaires de police, de lettres de préfets et de maires, donc de documents très officiels. La lecture de la presse locale donne également des informations plus complètes. Malheureusement, il n’existe pas de témoignage direct d’ouvrier ou d’ouvrière, sauf un très précieux article d’une dirigeante syndicaliste CGT, Lucie Baud, paru dans une revue socialiste. Ces témoignages, nous les trouvons dans les dossiers des Syndicats Libres Féminins de l’Isère qui ont été créés à Voiron en 1906 et qui effectuaient de nombreuses enquêtes auprès des ouvrières pour connaître leurs conditions de travail. Durant toute la période étudiée, ces conditions peuvent bien entendu varier selon le contexte général ou celui de l’établissement lui-même ; de petits ateliers familiaux subsistent alors que des fabriques rassemblent jusqu’à 1.000 personnes, comme à Renage les Ets Montessuy et Chomer. Cependant, certaines constantes demeurent.
Une caractéristique doit d’abord être soulignée, la jeunesse de cette population ouvrière. Rappelons que des lois limitent l’âge d’embauche des enfants : 8 ans en 1841, 12 ans en 1874. Lois d’ailleurs fort peu respectées, diverses tactiques se mettant en place pour tromper les Inspecteurs. Il nous a ainsi été rapporté que dans la région de Saint-Marcellin, lors d’une de ces visites, une fillette était cachée vers la roue de l’usine. La loi de 1874 qui prévoit aussi des limitations d’horaires pour les mineurs n’est pratiquement pas respectée non plus. En 1900, 225 mineurs employés dans trois fabriques de la région voironnaise travaillent entre 12 h 45 et 13 h 30 par jour, et sans doute ne sont-elles pas une exception. Pour les adultes aussi, malgré une tendance globale au raccourcissement (de 14 heures en 1870 à 10 heures en 1904), les journées sont longues, du lundi au samedi où parfois la sortie est avancée d’une heure. En 1937, la journée est en principe de 8 heures, le samedi après-midi n’est plus travaillé depuis la loi de 1919, mais les lois sont encore souvent contournées sous des prétextes divers (remplacement des jours fériés ou chômés pour raisons techniques, commandes urgentes…)
Les répercussions de ces longues heures d’enfermement sur les ouvrier(e)s ont souvent été évoquées. Bien que les conditions de travail soient meilleures dans les tissages que dans les moulinages ou les filages, des stigmates physiques peuvent être observés, telles que les déviations de la colonne vertébrale chez les tisseuses de la région de Saint-Marcellin. La salubrité des locaux peut varier d’une fabrique à l’autre, comme l’indique un rapport de la commission chargée de la surveillance du travail des enfants en 1880 qui estime « digne de tout éloge » une fabrique, alors qu’une autre est dans un tel état qu’ « il faudrait jeter le bâtiment actuel à terre et en construire un autre à la place. » Le manque général d’hygiène peut provoquer chez les jeunes ouvrières des maladies telles que tuberculose ou fièvre typhoïde. En 1930 encore, une ouvrière se plaint qu’il n’y ait pas d’eau dans son atelier : « Il y a un simple baquet dans lequel un employé met chaque semaine deux arrosoirs d’eau. Il ne faut pas penser à avoir soif. » En 1935, la secrétaire de l’Union des Syndicats Libres du Dauphiné se déclare « effarée du nombre de ces toutes jeunes filles qui n’ont pas 20 ans et qu’il faut diriger sur un sanatorium. » Les arrêts dus à la fatigue sont aussi fréquents, et des accidents du travail, par exemple causés par des sauts de navettes, peuvent atteindre le visage, les mains des ouvrières.
Le système de rémunération est très compliqué : tarifs selon les articles, paiement à façon ou à la journée, en particulier pour les travaux de préparation, alors que les hommes sont payés au mois. La conjoncture peut entraîner des fluctuations, et la plupart des grèves qui se produisent dans les fabriques ont pour cause une revendication salariale : demande d’augmentation ou plus souvent protestation à la suite d’une baisse des tarifs. Les salaires déjà médiocres peuvent encore être écornés par les amendes infligées pour des raisons diverses : défauts dans le travail rendu, manquements à la discipline… En ce qui concerne cette dernière, la réalité peut aussi différer dans les fabriques, selon leur taille, la personnalité du directeur. L’exemple extrême d’organisation disciplinaire est celui des “usines-pensionnats” où travaillent et logent de très jeunes filles à partir de 13 ans, encadrées à l’atelier par des contremaîtresses, le reste du temps par des religieuses. Aux contraintes du travail s’ajoutent celles de la religion, phénomène que l’on peut retrouver dans d’autres fabriques, où il n’est pas rare qu’une statue de la Vierge ait sa place dans les ateliers. Les ouvrières de la région arrivent le dimanche soir ou le lundi matin en train ou dans de grandes voitures tirées par des chevaux ou des mulets, que la population appelle “ les galères ”. Mais les Ardéchoises et les Savoyardes peuvent rester six mois sans retourner chez elles, parfois plus. Quant aux Italiennes, il arrive qu’elles ne puissent plus repartir, faute d’argent pour se payer le voyage. Les conditions d’hygiène dans les dortoirs peuvent être déplorables, comme une grève à Voiron en 1906 permet de le découvrir. Les ouvrières italiennes, recrutées en Piémont par le directeur accompagné de l’aumônier, dorment sous les toits, avec seulement quelques lucarnes, et leurs draps grouillent d’insectes. La prière est obligatoire matin et soir, ainsi que la présence aux offices, pour lesquelles de nombreuses chapelles ont été construites à l’intérieur même des usines. Cette organisation connaît son apogée à la fin du 19ème siècle et au début du 20ème, pour peu à peu disparaître après la Première Guerre Mondiale. Des jeunes filles continuent alors de loger sur place par commodité, mais la bicyclette et les camionnettes remplacent les “galères”, et la discipline est moins sévère. Une aile du bâtiment de la fabrique Crozel de Chatte abritait ainsi des logements pour les ouvrières, avec une cuisine, mais il semble que les conditions y étaient plus douces, les chambres séparées les unes des autres…
Malgré ces conditions souvent difficiles, nous avons recueilli des témoignages de camaraderie dans les ateliers, entre ces jeunes filles qui aiment à rire, ce qui nous amène à nuancer une réalité toujours diverse. Le contexte, encore souvent rural, a aussi son importance et peut entraîner des aménagements qui arrangent patrons et employés. Ainsi, les ouvrières s’emploient parfois l’été aux travaux des champs, au moment où l’usine travaille au ralenti. Cet environnement paysan est très perceptible aussi durant les mouvements de grève où les ouvrières s’occupent parfois aux moissons ou aux fenaisons.
L’arrêt définitif du travail à la fabrique Crozel en 1929 correspond au déclin général de l’industrie de la soie, comme le déplore l’écrivain lyonnais Marcel Grancher dans son ouvrage « La soierie meurt ». Quelques ateliers maintiennent encore actuellement cette tradition en fabriquant des tissus destinés surtout à l’ameublement et à la haute couture, et nous devons maintenant nous préoccuper de sauvegarder les traces qui peuvent rester d’une industrie qui a été très importante pour la région. Quelques bâtiments témoignent de ce passé, et parmi ceux-ci l’ensemble du site de la Galicière, dont il faut se féliciter qu’il soit réhabilité.
Andrée Gauthier* pour l'Association les Amis de la Galicière
* professeur et responsable de formation au Centre pluridisciplinaire de gérontologie de l'université Pierre Mendès France, et membre de l'association "Les Amis de la Galicière